Il ne disait rien...

Peut-être, ne le savez-vous pas, mais je travaille pour la Grande Muette. Non pas la cheftaine du troupeau des cheveux rasés d'avoir couchés avec tout les régimes et toutes les dictatures, mais plutôt la copine d'Eros, celle qui ne parlera pas, par ce qu'elle est payé pour écouter, et que si en plus il faut qu'elle cause, il va falloir rajouter un supplément.

Quelle est la première chose que vous dit votre boulangère après avoir vu un psy (après : «il avait l'air d'un fou», «il était mal sapé», et «il avait sûrement plus de problèmes que moi»)? C'est... «il ne disait rien!» bien évidemment... Et cela, quelque soit le cadre.

Les psychologues sont des taiseux. (Ce qui n'empêche pas certains d'être des grandes gueules, ceci expliquant peut-être cela).

Le silence est un outil privilégié dans l'entretien, ces vertus sont incommensurables et permettent entre autre de se confronter à soi-même, de poser le temps de la réflexion, d'appréhender le ressenti et de raffermir les cuisses tout en se donnant un teint halé. Tout bon psy le sait, la parole est d'argent et le silence est d'or, surtout quand on a rien à dire. Et puis, il vaut mieux se taire et risquer de passer pour un incompétent, que de parler et d'ôter le doute. Même en supervision, groupe de parole, échange de pratique ou bacchanale orgiaque, le psychologue se retranche derrière son silence, auréolé de mystère et de sagesse.

Les mots ciselés qu'il daigne alors donner en nourriture célestes à l'auditoire affamé de savoir et de compréhension (« hum hum », « qu'entendez-vous par... », « qu'est-ce qui vous fait dire que... » et autre « c'est la faute à ta mère... ») le place résolument du coté de la toute puissance lexicale, en détenteur de pouvoir, car ce qu'il dit, lui, à réellement de l'importance.

Parfois un peu méprisant, ne s'abaissant pas à parler comme un vulgum pecum, notre bon praticien fait de la maïeutique les mains dans le dos et se félicite ensuite du si beau bébé.

Je passe rapidement sur le plaisir pervers que peut procurer chez l'expert du non-dit l'inconfort du silence pour un sujet gentiment névrotique pour montrer que celui-ci n'est pas dupe. Face à l'absence de mots, il réponds par une absence de séance, vengeance sublime, laissant le praticien dans le silence le plus totale, bref, devant sa salle d'attente vide, il reste sans voix.

Mes chers collègues, vous me direz alors (me faisant mentir sur votre mutisme) qu'un psychologue qui parle trop se trompe de métier, qu'il se transforme alors en coach, en dame de compagnie, en conseiller élyséen, et je vous répondrais qu'entre le psychologue bavard, copain de comptoir et super meilleur copine, partageant la tisane et le houblon, et le taiseux carmélite à qui on aurait coupé la langue, il y a tout un monde de finesse qui n'est pas sans rappeler l'écart abyssale entre le psy «première topique» et l'éleveur de chien baveux.

Tout ça pour dire qu'il ne s'agit pas de parler à tout prix (même non remboursé), mais que le silence est trop rare pour l'utiliser à tout bout de champs. D'ailleurs, moi, je ne l'utilise qu'en fin de chronique...............................................................................................................